Abū Ḥāmid al-Ghazālī
Raison, foi et purification de l'âme
Abū Ḥāmid Muḥammad ibn Muḥammad al-Ghazālī (450-505 H / 1058-1111) fut l'un des plus grands savants de l'histoire de l'islam. Juriste, théologien, penseur et maître spirituel, il reçut le titre honorifique de Ḥujjat al-Islām, « la Preuve de l'islam ».
Son parcours est exceptionnel par sa richesse. Il fut d'abord un professeur célèbre, au sommet de la réussite intellectuelle et sociale. Puis il traversa une profonde crise intérieure qui le conduisit à tout quitter pour se consacrer à la recherche de la certitude et à la purification de l'âme.
Au cœur de son œuvre se trouve une question fondamentale : comment atteindre une connaissance certaine de Dieu et vivre en accord avec elle ?
Une enfance à Ṭūs
Al-Ghazālī naît en 1058 (450 de l'Hégire) à Ṭūs, dans la région du Khorassan, au nord-est de l'actuel Iran.
Son père, un homme modeste et pieux, meurt alors que ses enfants sont encore jeunes. Avant sa disparition, il confie l'éducation d'Abū Ḥāmid et de son frère Aḥmad à un ami soufi.
Les deux frères poursuivent ensuite leurs études dans une madrasa, où ils sont logés et nourris. Aḥmad al-Ghazālī deviendra lui aussi un maître soufi réputé.
Les années de formation
Après ses premières études à Ṭūs, al-Ghazālī étudie à Jurjān, puis à Nishapur, l'un des grands centres intellectuels du monde musulman.
À Nishapur, il devient l'élève d'al-Juwaynī, surnommé Imām al-Ḥaramayn, l'un des plus grands juristes et théologiens de son époque.
Auprès de lui, il approfondit :
- le droit musulman (fiqh) selon l'école shāfiʿite ;
- les fondements du droit (uṣūl al-fiqh) ;
- la théologie (kalām) selon l'école ashʿarite ;
- la logique et l'art du débat.
Très vite, il se distingue par une intelligence et une capacité d'analyse remarquables.
Au sommet de la réussite
Après la mort d'al-Juwaynī en 1085, al-Ghazālī rejoint l'entourage de Niẓām al-Mulk, le puissant vizir de l'Empire seldjoukide, qui réunit autour de lui de nombreux savants.
En 1091, il est nommé professeur à la Niẓāmiyya de Bagdad, l'une des institutions d'enseignement les plus prestigieuses du monde musulman.
Ses cours attirent des centaines d'étudiants. Il est consulté sur les grandes questions religieuses et politiques de son temps.
Durant cette période, il étudie en profondeur la philosophie grecque et ses commentateurs musulmans, comme al-Fārābī et Ibn Sīnā. Il en présente d'abord les idées de manière fidèle dans Maqāṣid al-falāsifa (« Les intentions des philosophes »), avant de les critiquer.
La critique des philosophes
Dans Tahāfut al-falāsifa (« L'incohérence des philosophes »), al-Ghazālī examine les thèses des philosophes de son époque.
Il ne rejette pas la logique ni les sciences mathématiques, qu'il juge utiles. Mais il conteste certaines thèses métaphysiques, notamment l'idée de l'éternité du monde, qu'il estime contraires aux enseignements de la révélation et non démontrées par la raison.
Cet ouvrage eut une influence considérable. Plus tard, le philosophe andalou Ibn Rushd lui répondit dans Tahāfut al-tahāfut (« L'incohérence de l'incohérence »), donnant naissance à l'un des plus célèbres débats de l'histoire de la pensée.
La crise intérieure
Vers 1095, au sommet de sa carrière, al-Ghazālī traverse une profonde crise.
Il raconte lui-même qu'il prit conscience que ses intentions n'étaient pas entièrement pures : il enseignait en partie pour la réputation et les honneurs. Cette prise de conscience l'affecta au point qu'il perdit un temps l'usage de la parole et ne pouvait plus enseigner.
Il décide alors de quitter Bagdad, sa position et ses biens, pour se consacrer à Dieu.
Les années de retraite spirituelle
Pendant près de dix ans, al-Ghazālī vit dans la retraite, la prière et la méditation.
Il séjourne notamment à Damas, où il s'isole dans la mosquée des Omeyyades, puis à Jérusalem et à Hébron. Il accomplit également le pèlerinage à La Mecque et se rend à Médine.
Durant cette période, il pratique la voie des soufis et découvre, selon ses propres mots, que la certitude qu'il recherchait ne s'obtient pas seulement par l'étude, mais aussi par l'expérience spirituelle et la purification du cœur.
C'est dans ce contexte qu'il rédige son œuvre majeure.
Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn
Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn (« La revivification des sciences de la religion ») est considéré comme l'un des ouvrages les plus importants de la littérature islamique.
Divisé en quatre grandes parties, il couvre l'ensemble de la vie du croyant :
- les actes d'adoration (la prière, le jeûne, l'aumône, le pèlerinage) ;
- les usages de la vie quotidienne (le mariage, le commerce, l'amitié, les voyages) ;
- les vices qui conduisent à la perte (l'orgueil, l'envie, l'avarice, l'ostentation) ;
- les vertus qui conduisent au salut (le repentir, la patience, la gratitude, la confiance en Dieu, l'amour de Dieu).
Son objectif est de redonner vie à l'esprit de la religion, en rappelant que les pratiques extérieures doivent être accompagnées de sincérité, d'humilité et de purification intérieure.
Al-Munqidh min al-ḍalāl
Dans Al-Munqidh min al-ḍalāl (« Ce qui délivre de l'égarement »), al-Ghazālī raconte son propre parcours intellectuel et spirituel.
Il y décrit ses doutes, son examen des différentes écoles de pensée de son époque et les raisons qui l'ont conduit vers la voie soufie.
Ce texte est souvent considéré comme l'une des premières autobiographies intellectuelles de l'histoire de la pensée islamique.
Le retour à l'enseignement
En 1106, à la demande des autorités, al-Ghazālī accepte de reprendre l'enseignement à la Niẓāmiyya de Nishapur.
Il y rédige notamment Al-Mustaṣfā, un ouvrage de référence sur les fondements du droit musulman.
Peu de temps après, il se retire à Ṭūs, où il se consacre à l'enseignement et à l'accompagnement spirituel de ses disciples.
Sa disparition
Al-Ghazālī s'éteint en décembre 1111 (505 de l'Hégire) à Ṭūs, à l'âge d'environ 53 ans.
Il laisse une œuvre considérable, composée de plusieurs dizaines d'ouvrages en droit, en théologie, en philosophie et en spiritualité.
Les débats autour de son œuvre
L'œuvre d'al-Ghazālī a suscité de nombreux débats.
Des philosophes, comme Ibn Rushd, ont contesté sa critique de la philosophie. Certains spécialistes du hadith ont relevé la présence de récits faibles dans l'Iḥyāʾ, ce qui a conduit des savants comme al-ʿIrāqī à en vérifier les sources.
De son vivant même, l'Iḥyāʾ fut contesté dans certaines régions, notamment en al-Andalus, où il fut un temps interdit et brûlé.
Mais malgré ces critiques, son influence n'a cessé de grandir.
Son héritage
L'œuvre d'al-Ghazālī a profondément marqué la pensée musulmane, en contribuant à rapprocher le droit, la théologie et le soufisme.
Elle a également été connue en Europe médiévale, où il était appelé Algazel, et elle a été étudiée par de nombreux penseurs juifs et chrétiens.
Son intérêt réside notamment dans les questions qu'il a posées :
Comment atteindre une connaissance certaine ?
Quelle est la place de la raison face à la révélation ?
Comment unir la pratique extérieure de la religion et la vie intérieure du cœur ?
Comment le savant peut-il se protéger de l'orgueil et de la recherche des honneurs ?
Ces questions donnent à son œuvre une portée universelle.
Ce que rapporte le Siyar
Adh-Dhahabī ouvre sa notice par des titres élogieux : « le shaykh, l'imam, l'océan, la preuve de l'islam (ḥujjat al-islām), la merveille de son temps ». Il souligne son intelligence hors du commun.
Il rapporte une confidence d'al-Ghazālī lui-même sur ses débuts. Orphelin de père, un artisan de Ṭūs qui filait et vendait la laine, il fut confié avec son frère Aḥmad à un ami soufi. Quand l'héritage fut épuisé, ils entrèrent à la madrasa pour y trouver leur subsistance. « Nous avons étudié pour autre chose que Dieu, mais le savoir a refusé d'être pour autre que Lui. »
Auprès de l'Imām al-Ḥaramayn al-Juwaynī à Nīshāpūr, il excella rapidement en fiqh, en débat et en théologie. Son maître aurait dit de lui : « Al-Ghazālī est un océan où l'on se noie. » Le vizir Niẓām al-Mulk lui confia l'enseignement à la Niẓāmiyya de Bagdad vers 484 H, alors qu'il avait une trentaine d'années.
Adh-Dhahabī cite longuement le témoignage de ʿAbd al-Ghāfir al-Fārisī, qui l'avait connu fier et sûr de lui. Après l'avoir longuement fréquenté, il constata que l'homme avait réellement changé : son renoncement n'était pas une posture mais une nature. Al-Ghazālī quitta l'enseignement en 488 H, fit le pèlerinage, séjourna à Damas dans le minaret ouest de la Grande Mosquée, puis à Jérusalem et à Alexandrie. Il revint ensuite à Ṭūs, où il ouvrit une école pour les étudiants et un lieu de retraite pour les soufis, partageant son temps entre la récitation du Coran, l'enseignement et la compagnie des gens de cœur.
Selon ʿAbd al-Ghāfir, la fin de sa vie fut marquée par l'étude du hadith et des deux Ṣaḥīḥ ; il précise qu'il refusa les biens qu'on lui offrait et ne laissa que des filles. Il mourut le lundi 14 jumādā al-ākhira 505 H, à cinquante-cinq ans, et fut enterré à aṭ-Ṭābarān, près de Ṭūs.
Le Siyar ne cache pas les débats que suscita son œuvre. Des savants mālikites comme aṭ-Ṭurṭūshī et al-Māzarī, le ḥanbalite Ibn al-Jawzī et le shāfiʿite Ibn aṣ-Ṣalāḥ critiquèrent les hadiths faibles ou inventés de l'Iḥyāʾ et certaines influences philosophiques. Ses livres furent même brûlés un temps en Occident musulman. Adh-Dhahabī donne lui-même son avis : l'Iḥyāʾ contient des hadiths sans fondement, mais aussi « beaucoup de bien ». Il salue la réfutation courtoise d'Ibn al-ʿArabī : « Voilà comment doit être la réponse : avec politesse et sérénité. »
Il conclut : « Al-Ghazālī est un grand imam, et il n'est pas une condition du savant de ne jamais se tromper. Que Dieu fasse miséricorde à l'imam Abū Ḥāmid : où trouver son pareil dans ses sciences et ses mérites ? Mais nous ne lui attribuons pas l'infaillibilité. » Il ajoute : « Les savants n'ont jamais cessé de diverger ; chacun parle de l'autre selon son effort d'interprétation, et chacun est excusé et récompensé. »
Série « Savantes et compagnes » de TAHA ACADEMY. Source principale : adh-Dhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ, éd. ar-Risāla, t. 19, n° 204.
À retenir
Al-Ghazālī fut à la fois un juriste, un théologien, un penseur et un maître spirituel.
Son parcours rappelle que le savoir, aussi vaste soit-il, doit être accompagné de sincérité et de purification du cœur.
Son œuvre invite à ne jamais séparer la connaissance de l'action, ni la pratique extérieure de la vie intérieure.