Al-Nawawī — Hadith, fiqh et spiritualité
Yaḥyā ibn Sharaf al-Nawawī (631-676 H / 1233-1277) est l’une des grandes figures de la tradition islamique classique. Juriste shāfiʿite, spécialiste du hadith, enseignant, auteur et homme de spiritualité, il consacra pratiquement toute son existence à la science, à l’adoration et au service des musulmans.
Son nom reste aujourd’hui associé à des ouvrages comme Riyāḍ al-Ṣāliḥīn, Al-Arbaʿūn al-Nawawiyya, son commentaire de Ṣaḥīḥ Muslim, Al-Majmūʿ, Rawḍat al-Ṭālibīn, Al-Adhkār et Al-Tibyān fī Ādāb Ḥamalat al-Qurʾān.
Mais derrière cette immense production intellectuelle se trouve une vie étonnamment courte : il mourut à seulement quarante-cinq ans.
Et c’est précisément ce qui rend son parcours si remarquable : chez Al-Nawawī, la science n’était pas séparée de l’adoration, et l’érudition n’était pas séparée du renoncement au monde.
Une enfance tournée vers le savoir
Yaḥyā ibn Sharaf naquit en 631 H / 1233, dans le village de Nawā, dans la région de Ḥawrān, en Syrie. C’est de ce village qu’il prit son célèbre nom : Al-Nawawī.
Très tôt, son inclination pour le Coran et l’étude se manifesta.
Une anecdote rapportée dans les biographies raconte qu'un homme pieux nommé Yāsīn al-Marrākushī le vit enfant : alors que d’autres enfants cherchaient à l’entraîner dans leurs jeux, Yaḥyā s’en éloignait et se consacrait à la récitation du Coran. L’homme aurait alors conseillé à son père de le consacrer à l’étude.
Cette histoire est rapportée par les biographes postérieurs ; elle illustre surtout une caractéristique qui accompagnera toute sa vie : une attirance précoce et profonde pour la connaissance et l’adoration.
De Nawā à Damas
En 649 H, alors qu’il avait environ dix-huit ans, Al-Nawawī partit avec son père pour Damas, alors l’un des grands centres intellectuels du monde musulman.
Il s’installa à la Rawāḥiyya, une école située à proximité de la mosquée des Omeyyades.
C’est là que commença une période d’étude d’une intensité exceptionnelle.
Il fréquenta de nombreux savants et étudia notamment :
- le Coran et ses sciences ;
- le hadith ;
- le fiqh shāfiʿite ;
- les fondements du droit ;
- la langue arabe ;
- la grammaire ;
- la morphologie ;
- les biographies des transmetteurs ;
- la théologie ;
- les ouvrages de fiqh comparé.
Son élève et biographe Ibn al-ʿAṭṭār rapporte qu’il suivait chaque jour environ douze cours auprès de ses enseignants, en consacrant du temps au commentaire, à la mémorisation, à la correction des textes et à la maîtrise de leur langue.
Il ne se contentait donc pas d'accumuler des informations.
Il cherchait à comprendre, vérifier, mémoriser et transmettre.
Une discipline intellectuelle exceptionnelle
Al-Nawawī raconte lui-même avoir mémorisé Al-Tanbīh en environ quatre mois et demi, puis une partie importante de Al-Muhadhdhab durant le reste de cette année.
Mais le plus frappant n'est pas seulement la rapidité de sa mémorisation.
C'est l'organisation de toute son existence autour de la connaissance.
Son temps était partagé entre :
l'apprentissage, la révision, l'écriture, l'enseignement, la récitation, l'adoration et le service de la religion.
Son biographe rapporte qu'il écrivait ce qu'il apprenait : explications des passages difficiles, précisions linguistiques, corrections et commentaires.
Cette discipline explique en partie comment un homme mort à quarante-cinq ans a pu laisser derrière lui une œuvre aussi considérable.
Le tournant de sa vie : faire de la science une œuvre
Une remarque rapportée par l'Isnawī résume particulièrement bien cette méthode.
Il explique qu'Al-Nawawī avait compris que l'une des meilleures manières de se hâter vers le bien consistait à transformer ce qu'il apprenait en ouvrages dont les autres pourraient bénéficier.
Autrement dit :
son apprentissage devenait écriture, et son écriture devenait une forme d'apprentissage.
Cette conception explique la fécondité exceptionnelle de son œuvre.
Il ne voulait pas seulement savoir.
Il voulait que son savoir demeure utile après lui.
Le zuhd : une science qui transforme la vie
C'est ici que la personnalité d'Al-Nawawī devient particulièrement intéressante.
Il ne fut pas seulement un grand juriste ou un spécialiste du hadith.
Les biographes le décrivent également comme un homme de zuhd, de waraʿ, d'adoration et de détachement des plaisirs de ce monde.
Le terme zuhd est parfois traduit par « ascétisme », mais cette traduction peut être trompeuse.
Le zuhd n'est pas nécessairement le fait de tout abandonner matériellement.
Il consiste surtout à ne pas laisser les choses de ce monde prendre dans le cœur une place supérieure à celle qu'elles méritent.
Chez Al-Nawawī, ce principe prit une forme particulièrement rigoureuse.
Les biographes rapportent qu'il vivait simplement, se contentait d'une nourriture modeste et évitait les plaisirs qui auraient pu détourner son cœur de la recherche de la science et de l'adoration.
Son rapport étonnant à la nourriture
Un épisode rapporté par ses biographes montre jusqu'où allait son waraʿ, c'est-à-dire sa volonté d'éviter non seulement l'interdit évident, mais également ce qui pouvait lui paraître juridiquement douteux.
Al-Nawawī refusait de manger certains fruits de Damas.
Lorsqu'on lui demanda pourquoi, il expliqua que les vergers de la région étaient liés à des waqf et à des biens appartenant notamment à des personnes juridiquement protégées, comme des orphelins ou des personnes sous tutelle.
Il considérait que les modalités de certaines transactions agricoles pouvaient être juridiquement discutées et que les gens n'appliquaient pas nécessairement les conditions permettant de garantir l'intérêt des ayants droit.
Il dit alors, en substance :
« Comment mon âme pourrait-elle trouver cela bon ? »
Ce récit est particulièrement révélateur.
Son souci n'était pas simplement :
« Est-ce clairement interdit ? »
Mais plutôt :
« Puis-je être pleinement tranquille devant Allah en consommant cela ? »
C'est précisément cette sensibilité qui caractérise le waraʿ.
Le zuhd n'était pas chez lui une fuite de la science
Il serait cependant faux de présenter Al-Nawawī comme quelqu'un qui aurait abandonné le monde pour se retirer dans la solitude.
Son zuhd était au contraire au service de son activité intellectuelle et religieuse.
Il étudiait.
Il écrivait.
Il enseignait.
Il répondait aux questions.
Il formait des étudiants.
Il défendait ce qu'il considérait être juste.
Il commandait le bien et condamnait le mal.
Son élève Ibn al-ʿAṭṭār rapporte que sa vie pouvait être résumée par différentes formes de science et d'action : rédaction, enseignement, récitation, méditation et exhortation au bien.
Son ascèse n'était donc pas une absence d'action.
C'était une manière de libérer son temps et son cœur pour l'action utile.
Une vie extrêmement courte, mais extrêmement dense
Al-Nawawī ne vécut que quarante-cinq années lunaires environ.
Pourtant, son héritage couvre plusieurs disciplines majeures.
Dans le hadith
Il écrivit notamment :
Sharḥ Ṣaḥīḥ Muslim
Son commentaire de Ṣaḥīḥ Muslim devint une référence majeure pour la compréhension du recueil de Muslim.
Dans la spiritualité et l'éthique
Il composa :
Riyāḍ al-Ṣāliḥīn
Un recueil organisé autour des versets du Coran et des hadiths portant sur les comportements, les vertus, la repentance, la patience, la sincérité, la confiance en Allah, la fraternité et les actes du cœur.
Il écrivit également :
Al-Adhkār
consacré aux invocations et aux évocations rapportées de la tradition prophétique.
Dans le fiqh
Il composa notamment :
Al-Majmūʿ Sharḥ al-Muhadhdhab
et
Rawḍat al-Ṭālibīn
deux ouvrages majeurs du fiqh shāfiʿite.
Dans les sciences du hadith
Il écrivit également des ouvrages consacrés aux termes, aux transmetteurs et aux sciences du hadith.
Dans les adab du Coran
Il rédigea :
Al-Tibyān fī Ādāb Ḥamalat al-Qurʾān
sur les comportements et les devoirs liés au Coran et à ceux qui l'enseignent ou l'étudient.
Dans l'enseignement accessible
Et surtout :
Al-Arbaʿūn al-Nawawiyya
les célèbres « Quarante Hadiths d'Al-Nawawī », qui sont devenus l'un des recueils les plus enseignés dans le monde musulman.
Sa conception de la science
Ce qui frappe dans l'œuvre d'Al-Nawawī, c'est l'unité entre ʿilm et ʿamal :
la science et la mise en pratique.
Il ne concevait pas le savoir religieux comme une simple accumulation de connaissances.
Le savant devait être transformé par ce qu'il savait.
C'est pourquoi les biographies insistent constamment sur trois dimensions de sa personnalité :
la science, le zuhd et l'action.
Une source biographique rapporte même qu'un de ses élèves décrivait chez lui trois qualités majeures :
- la science et l'accomplissement de ses exigences ;
- le détachement du monde ;
- l'ordre du bien et l'interdiction du mal.
Cette triade est extrêmement intéressante pour comprendre Al-Nawawī.
Il ne séparait pas :
savoir → vivre → servir.
Son courage face au pouvoir
Son zuhd ne concernait donc pas uniquement la nourriture, les vêtements ou les biens matériels.
Il concernait aussi le rapport au pouvoir.
Al-Nawawī n'était pas un savant cherchant les faveurs des gouvernants.
Lorsqu'il estimait qu'une décision était injuste ou contraire aux principes religieux, il pouvait s'opposer au pouvoir.
Cette dimension de sa personnalité est particulièrement importante : son détachement du monde lui permettait de parler avec davantage de liberté.
Celui qui ne recherche pas les richesses, les honneurs ou les faveurs des puissants possède une forme de liberté intérieure.
Son ascèse avait donc également une dimension éthique et intellectuelle.
Une humilité profonde
Al-Nawawī était également connu pour son humilité.
Il n'aimait pas qu'on l'appelle Muḥyī al-Dīn, « celui qui fait revivre la religion ».
Les biographes rapportent qu'il disait :
« Je ne tiens pas quitte celui qui m'appelle Muḥyī al-Dīn. »
Son refus ne signifiait évidemment pas qu'il ignorait l'importance de son œuvre.
Il s'agissait plutôt d'une forme de tawāḍuʿ : ne pas s'attribuer un rang spirituel particulier et se méfier des éloges.
Cette attitude est cohérente avec le reste de sa vie : plus son œuvre grandissait, plus il semblait vouloir préserver son cœur de la recherche de la renommée.
Son rapport au temps
L'une des grandes leçons de sa biographie réside peut-être ici.
Al-Nawawī semblait considérer son temps comme une responsabilité.
Il ne cherchait pas à remplir chaque instant d'activités inutiles.
Il étudiait, écrivait, enseignait, récitait, méditait et adorait.
Son immense production intellectuelle doit être replacée dans cette discipline quotidienne.
L'une des raisons données par les biographes pour expliquer l'abondance de ses écrits est précisément cette capacité à transformer son apprentissage en production utile.
Son exemple pose donc une question très actuelle :
Que faisons-nous réellement de notre temps ?
Une science qui n'a pas éloigné son cœur d'Allah
Il est possible de posséder beaucoup de connaissances et de devenir plus orgueilleux.
Chez Al-Nawawī, les biographies décrivent plutôt le mouvement inverse :
plus la science augmentait, plus augmentaient le scrupule, l'humilité et la responsabilité.
Son savoir n'était pas une fin en soi.
Il devait conduire à :
- mieux connaître Allah ;
- mieux suivre la Sunna ;
- mieux comprendre le fiqh ;
- mieux purifier son comportement ;
- mieux servir les autres.
C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles ses ouvrages ont traversé les siècles.
Ils ne transmettent pas uniquement de l'information.
Ils cherchent à former.
La dernière période de sa vie
Après plus de deux décennies consacrées à l'enseignement et à l'écriture à Damas, Al-Nawawī retourna finalement dans son village natal de Nawā.
Il mourut le 24 Rajab 676 H / 1277, à l'âge d'environ quarante-cinq ans.
Sa disparition provoqua une grande émotion à Damas et dans les milieux savants.
Sa vie avait été courte.
Mais son œuvre allait connaître une longévité exceptionnelle.
L'héritage d'Al-Nawawī
Il est difficile de trouver beaucoup de savants dont les ouvrages soient simultanément présents dans :
les mosquées, les écoles, les cercles de hadith, les instituts de fiqh et les bibliothèques personnelles.
Al-Nawawī est précisément l'un d'eux.
Ses livres ont été utilisés pour apprendre :
- le hadith ;
- le fiqh ;
- l'éthique ;
- les invocations ;
- les comportements du musulman ;
- les adab du Coran ;
- les fondements de la pratique religieuse.
Son héritage montre qu'une œuvre scientifique peut être rigoureuse sans être inaccessible, et spirituelle sans abandonner la précision juridique.
Al-Nawawī : l'homme derrière les livres
Il serait finalement réducteur de retenir de lui uniquement :
« l'auteur des Quarante Hadiths ».
Avant d'être un nom sur une couverture, Al-Nawawī fut un homme qui consacra sa vie à la recherche de la science.
Un homme qui accepta une vie simple.
Un homme extrêmement exigeant envers lui-même.
Un homme soucieux du licite jusque dans les choses qui semblaient insignifiantes.
Un homme qui refusait les honneurs.
Un homme qui considérait son temps comme précieux.
Un homme qui ne séparait pas la connaissance de l'adoration.
Et surtout, un homme dont le zuhd n'était pas une fuite du monde, mais une libération du cœur afin de mieux servir Allah et Sa création.
C'est peut-être là l'une des plus belles leçons de sa vie :
La valeur de la science ne se mesure pas seulement à ce que l'on sait, mais à ce que cette science fait de nous.
Ce que rapporte adh-Dhahabī
An-Nawawī n'a pas de notice dans le Siyar, mais adh-Dhahabī lui consacre une longue biographie dans son Tārīkh al-islām, largement fondée sur le témoignage de son disciple Ibn al-ʿAṭṭār. Il le présente comme « le mufti de la communauté, le shaykh de l'islam, le ḥāfiẓ, le juriste shāfiʿite, l'ascète, l'une des grandes figures ».
Une enfance tournée vers le Coran. Né à Nawā, dans le Ḥawrān, en muḥarram 631 H, il fuyait à dix ans les jeux des enfants en pleurant et en récitant le Coran. Son père le plaça dans une boutique, mais il ne délaissait pas le Coran pour le commerce. Un témoin prédit alors qu'il deviendrait le plus savant et le plus ascète de son temps.
Des études d'une intensité rare. Arrivé à Damas à dix-neuf ans, il logea à la madrasa ar-Rawāḥiyya et confia : « Je suis resté près de deux ans sans m'allonger sur le sol. » Il apprit le Tanbīh en quatre mois et demi. Il suivait chaque jour douze leçons : fiqh, hadith, grammaire, langue, fondements du droit, science des transmetteurs et fondements de la religion. Pendant six ans, il ne perdit pas un instant, révisant ou lisant même en marchant.
Ascèse et scrupule. Il ne mangeait qu'une fois par jour, après la prière de la nuit, ne buvait qu'au moment du suḥūr et s'abstenait des fruits de Damas. Il expliquait que beaucoup de vergers appartenaient à des biens de mainmorte ou à des orphelins, exploités selon des contrats contestables. Il ne prenait aucun salaire de ses fonctions et refusait presque tous les présents.
Le courage de la vérité. Il adressait au sultan aẓ-Ẓāhir Baybars et à ses émirs des lettres demandant la justice envers la population et la suppression des taxes illégales, et il lui tint tête au tribunal des doléances. On rapporte que le sultan disait : « Il me fait peur. » Un de ses élèves résumait : il réunissait trois rangs, la science, l'ascèse, et la commanderie du bien, dont chacun suffirait à faire voyager les gens vers lui.
Son œuvre. Adh-Dhahabī cite notamment le commentaire de Ṣaḥīḥ Muslim, al-Adhkār, Riyāḍ aṣ-ṣāliḥīn, les Quarante hadiths, at-Tibyān, la Rawḍa, le Minhāj et al-Majmūʿ, resté inachevé. Il note qu'il dirigea la Dār al-ḥadīth al-Ashrafiyya de Damas à partir de 665 H.
Sa mort. Revenu malade auprès de son père à Nawā, il y mourut la nuit du mercredi 24 rajab 676 H, à quarante-cinq ans. Une vingtaine de poètes composèrent plus de six cents vers en son honneur.
Source principale : adh-Dhahabī, Tārīkh al-islām, éd. Bashshār ʿAwwād Maʿrūf, t. 15, nécrologe de l'année 676 H, n° 340.