Aṭ-Ṭabarī
L’imam des exégètes et le grand historien de l’islam
Abū Jaʿfar Muḥammad ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī est l’un des savants les plus complets de l’histoire de l’islam. Exégète, traditionniste, juriste, historien et grammairien, il a laissé deux œuvres monumentales qui restent, plus de mille ans après sa mort, des références incontournables.
Il naît en 224 H (839) à Āmul, dans la région du Ṭabaristān, au sud de la mer Caspienne, d’où son nom, et meurt à Bagdad en 310 H (923).
Un enfant précoce
Son père, un propriétaire terrien, encourage très tôt ses études. Ṭabarī rapporte qu’il avait mémorisé le Coran à sept ans, dirigeait la prière à huit ans et écrivait des hadiths à neuf ans.
Vers l’âge de douze ans, il quitte sa région pour étudier. Il se rend à Rayy, puis à Bagdad, où il espère suivre l’enseignement d’Aḥmad ibn Ḥanbal, mais celui-ci meurt peu avant son arrivée.
Il poursuit ses études à Bassora, à Koufa, puis en Syrie et en Égypte, avant de s’installer définitivement à Bagdad.
Une vie consacrée à l’étude
Ṭabarī vivait des revenus d’une terre héritée de son père. Il refusa les fonctions officielles et les cadeaux des puissants, afin de préserver son indépendance.
Il ne se maria jamais et consacra sa vie à l’étude, à l’écriture et à l’enseignement. Ses biographes rapportent qu’il écrivait chaque jour un nombre considérable de pages.
Jāmiʿ al-Bayān : le commentaire du Coran
Son commentaire du Coran, Jāmiʿ al-Bayān ʿan Taʾwīl Āy al-Qurʾān, est le plus ancien grand tafsīr complet qui nous soit parvenu.
Sa méthode est la suivante :
- il présente, pour chaque verset, les différentes interprétations rapportées des Compagnons et des Successeurs, avec leurs chaînes de transmission ;
- il explique le sens des mots en s’appuyant sur la langue et la poésie arabes ;
- il discute les lectures coraniques ;
- il indique ensuite l’interprétation qu’il juge la plus juste, en expliquant pourquoi.
Grâce à cette méthode, son commentaire a préservé une immense quantité de témoignages anciens qui, sans lui, auraient été perdus. Tous les grands exégètes après lui, comme Ibn Kathīr ou Al-Qurṭubī, s’y réfèrent.
L’Histoire des prophètes et des rois
Sa seconde grande œuvre, Tārīkh al-Rusul wa-l-Mulūk, retrace l’histoire du monde depuis la création jusqu’à son époque. La partie consacrée à l’histoire de l’islam est organisée année par année.
Ṭabarī y applique la même méthode que dans son tafsīr : il rapporte les récits avec leurs chaînes de transmission, souvent plusieurs versions d’un même événement. Il précise lui-même dans son introduction qu’il transmet ce qu’il a reçu, et que la responsabilité en revient aux transmetteurs.
C’est pourquoi les historiens utilisent son œuvre comme une source précieuse, mais qui demande un examen critique des récits.
Un juriste indépendant
Ṭabarī étudia le fiqh des différentes écoles, notamment shāfiʿite et mālikite. Il finit par développer ses propres positions, et une école juridique se forma autour de lui, l’école jarīrite, qui disparut quelques siècles plus tard.
Ses positions indépendantes lui valurent des tensions avec certains milieux de Bagdad à la fin de sa vie.
Sa mort
Ṭabarī meurt à Bagdad en shawwāl 310 H (923). Il est enterré dans sa maison.
Ce que rapporte le Siyar
Adh-Dhahabī lui consacre une longue notice. Il le décrit comme digne de confiance, véridique, ḥāfiẓ, chef de file en exégèse et imam en fiqh. Physiquement, Ṭabarī était brun, mince, de grande taille et d’une parole très éloquente.
Il naquit en 224 H à Āmul, au Ṭabaristān. Jeune étudiant en Égypte, il connut une telle pauvreté avec trois compagnons portant comme lui le nom de Muḥammad qu’il dut, dit-on, vendre les manches de sa chemise.
Sa puissance de travail est restée proverbiale : on rapporte qu’il écrivit quarante pages par jour pendant quarante ans. Avant de dicter son Tafsīr, il pria la prière de consultation (istikhāra) pendant trois ans. Il projeta d’abord un commentaire et une histoire d’environ trente mille feuillets chacun, puis les réduisit à trois mille, constatant : « Les ardeurs sont mortes. »
Les savants de son temps reconnurent sa valeur. Abū Ḥāmid al-Isfarāyīnī disait qu’il vaudrait la peine de voyager jusqu’en Chine pour obtenir son Tafsīr. Ibn Khuzayma déclara ne connaître personne sur terre de plus savant que lui.
Il suivit l’école shāfiʿite une dizaine d’années avant de s’en tenir à son propre effort d’interprétation. Il refusa les fonctions de juge et de juge des doléances (maẓālim), déclina les présents du calife al-Muktafī, à qui il demanda seulement d’interdire la mendicité dans la mosquée le vendredi, et refusa mille dinars que le vizir voulait lui offrir pour un de ses livres.
Adh-Dhahabī cite aussi quelques vers de lui sur la dignité dans la gêne :
إِذَا أَعْسَرْتُ لَمْ يَعْلَمْ رَفِيقِي ... وَأَسْتَغْنِي فَيَسْتَغْنِي صَدِيقِي حَيَائِي حَافِظٌ لِي مَاءَ وَجْهِي ... وَرِفْقِي فِي مُطَالَبَتِي رَفِيقِي
« Quand je suis dans la gêne, mon compagnon ne le sait pas ; quand je suis à l’aise, mon ami l’est avec moi. Ma pudeur préserve ma dignité, et la douceur dans mes demandes m’accompagne. »
À l’approche de la mort, il accomplit encore chaque prière à son heure. Interrogé sur sa croyance, il répondit que ce à quoi il tenait était ce qu’il avait mis dans ses livres. Il mourut un dimanche soir, deux jours avant la fin de shawwāl 310 H, et Ibn Durayd composa une élégie en son honneur.
Série « Savantes et compagnes » de TAHA ACADEMY. Source principale : adh-Dhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ, éd. ar-Risāla, t. 14, n° 175.
À retenir
Aṭ-Ṭabarī fut un savant d’une érudition et d’une puissance de travail exceptionnelles.
Son commentaire du Coran a posé les fondements de l’exégèse classique, et son œuvre historique reste l’une des principales sources sur les premiers siècles de l’islam.
Crédit image : Tombe d’aṭ-Ṭabarī, Bagdad. Usamasaad, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.