At-Tirmidhī
L’imam de Termez, auteur du Jāmiʿ et des Shamāʾil
Abū ʿĪsā Muḥammad ibn ʿĪsā ibn Sawra ibn Mūsā ibn aḍ-Ḍaḥḥāk as-Sulamī at-Tirmidhī est né vers 209-210 H (824-825) dans la région de Termez, sur la rive de l’Amou-Daria (Ouzbékistan actuel). Il y est mort le 13 rajab 279 H (octobre 892). L’imam adh-Dhahabī, qui lui consacre une notice dans Siyar aʿlām an-nubalāʾ (t. 13, n° 132), le présente ainsi : « le ḥāfiẓ, le savant éminent, l’imam accompli ». Il ne faut pas le confondre avec al-Ḥakīm at-Tirmidhī, mystique de la même région.
Le nom de sa ville se prononce de plusieurs façons. Adh-Dhahabī rapporte, d’après son maître Ibn Daqīq al-ʿĪd, que la forme la plus répandue est Tirmidh (avec un i). D’autres disent Turmudh ou Tarmidh.
Le voyage pour le savoir
At-Tirmidhī voyagea pour étudier au Khorassan, en Irak et dans les deux villes saintes, La Mecque et Médine. En revanche, précise adh-Dhahabī, il n’alla ni en Égypte ni au Shām. Parmi ses maîtres figurent Qutayba ibn Saʿīd, Isḥāq ibn Rāhwayh, Maḥmūd ibn Ghaylān, Abū Kurayb, ʿAlī ibn Ḥujr, Hannād ibn as-Sarī, Muḥammad ibn Bashshār (Bundār), Abū Muṣʿab az-Zuhrī et Naṣr ibn ʿAlī al-Jahḍamī. Il transmit aussi d’Abū Dāwūd et de l’imam Muslim.
Son maître principal fut l’imam al-Bukhārī. Il apprit auprès de lui la science des défauts cachés des hadiths (ʿilal) et le cite constamment dans son œuvre. Leur lien était si étroit qu’al-Bukhārī lui-même entendit de lui un hadith. At-Tirmidhī le rapporte avec fierté : « Muḥammad ibn Ismāʿīl a entendu de moi ce hadith. » Peu de disciples ont reçu un tel honneur.
Une mémoire hors du commun
Abū Saʿd al-Idrīsī disait : « On citait Abū ʿĪsā en exemple pour la mémoire. » Adh-Dhahabī rapporte de lui cette anecdote. Sur la route de La Mecque, at-Tirmidhī avait recopié deux cahiers de hadiths d’un maître. Quand il rencontra ce maître pour les lui lire, il s’aperçut qu’il avait emporté par erreur deux cahiers blancs. Le maître lui lisait les hadiths de mémoire et remarqua les pages vides dans ses mains. Il lui dit : « N’as-tu pas honte devant moi ? » At-Tirmidhī lui expliqua la situation et lui assura qu’il avait tout retenu. Le maître, incrédule, lui fit réciter le tout, puis lui lut quarante nouveaux hadiths. At-Tirmidhī les lui répéta sur-le-champ, « sans se tromper d’une seule lettre ».
Piété et cécité
Al-Ḥākim rapporte cette parole de ʿUmar ibn ʿAllak : « Al-Bukhārī mourut sans laisser au Khorassan quelqu’un comme Abū ʿĪsā en science, en mémoire, en scrupule (waraʿ) et en détachement (zuhd). Il pleura jusqu’à en perdre la vue, et resta aveugle des années. » Certains ont dit qu’il était né aveugle. Adh-Dhahabī juge que l’avis exact est qu’il perdit la vue dans sa vieillesse, après ses voyages et après avoir mis le savoir par écrit.
Al-Jāmiʿ : un livre de hadith et de fiqh comparé
Son grand recueil, al-Jāmiʿ (souvent appelé Sunan at-Tirmidhī), fait partie des six livres de référence du hadith. At-Tirmidhī disait de lui :
« صنّفتُ هذا الكتاب وعرضتُه على علماء الحجاز والعراق وخراسان فرضُوا به، ومن كان هذا الكتابُ في بيته فكأنما في بيته نبيٌّ يتكلّم » « J’ai composé ce livre et je l’ai présenté aux savants du Hedjaz, de l’Irak et du Khorassan, qui l’ont approuvé. Celui qui a ce livre chez lui, c’est comme s’il avait chez lui un Prophète qui parle. »
Le livre se distingue par trois apports :
- Le jugement sur chaque hadith. At-Tirmidhī indique si un hadith est ṣaḥīḥ (authentique), ḥasan (bon) ou gharīb (isolé). Il est celui qui a rendu courante la catégorie du hadith ḥasan.
- La pratique des savants. Après chaque hadith, il indique quels compagnons et quels juristes l’ont appliqué. Il cite notamment Sufyān ath-Thawrī, Mālik, ash-Shāfiʿī, Aḥmad et Isḥāq, ainsi que les gens de Kūfa, ce qui fait de son livre l’une des plus anciennes sources de fiqh comparé.
- Les témoignages concordants. Avec la formule « wa fī l-bāb ʿan… » (« sur ce sujet, il y a aussi des hadiths de… »), il signale les autres compagnons qui ont rapporté un hadith semblable.
At-Tirmidhī affirmait n’avoir mis dans son livre que des hadiths appliqués par au moins un juriste. Il en exceptait deux : le hadith sur la mise à mort du buveur de vin récidiviste à la quatrième fois, et celui d’Ibn ʿAbbās sur la jonction des prières à Médine « sans crainte ni voyage ». Les commentateurs ont nuancé ce second point. An-Nawawī rappelle que des savants ont admis cette jonction en cas de maladie, de besoin ou d’autre excuse.
Le jugement des savants sur le Jāmiʿ
Le shaykh al-islām Abū Ismāʿīl al-Harawī disait : « Le Jāmiʿ d’at-Tirmidhī est plus utile que les livres d’al-Bukhārī et de Muslim. Seul le savant chevronné tire profit de ces deux-là, alors que chacun peut atteindre l’utilité du Jāmiʿ. »
Adh-Dhahabī est plus nuancé. Il écrit que le Jāmiʿ « contient une science utile, des bienfaits abondants et l’essentiel des questions. C’est l’un des fondements de l’islam », mais qu’il est terni par quelques hadiths très faibles, surtout dans les chapitres des mérites. Il ajoute : « Son Jāmiʿ témoigne de son rang d’imam, de sa mémoire et de sa compréhension du fiqh. Mais il est indulgent dans l’acceptation des hadiths et peu sévère dans le jugement de faiblesse. » Pour cette raison, les spécialistes vérifient ses authentifications quand il est seul à les donner.
Ses autres œuvres
- Ash-Shamāʾil al-Muḥammadiyya : environ 400 hadiths sur l’apparence, le caractère, les vêtements, la nourriture, le sommeil et l’adoration du Prophète ﷺ. Ce petit livre est étudié et lu depuis des siècles dans les assemblées d’amour du Prophète ﷺ.
- Al-ʿIlal al-kabīr et al-ʿIlal aṣ-ṣaghīr : sur les défauts cachés des chaînes de transmission. Le second, placé à la fin du Jāmiʿ, expose sa méthode. Ibn Rajab l’a commenté.
- Il a aussi composé un livre d’histoire et des noms et surnoms (al-Asmāʾ wa l-kunā), aujourd’hui en grande partie perdus.
Ses élèves
Le Jāmiʿ nous est parvenu surtout par Abū l-ʿAbbās Muḥammad ibn Aḥmad ibn Maḥbūb al-Maḥbūbī. Les Shamāʾil ont été transmises par al-Haytham ibn Kulayb ash-Shāshī. Parmi ses autres élèves figurent Ḥammād ibn Shākir, Makḥūl ibn al-Faḍl an-Nasafī et Abū Ḥāmid al-Marwazī.
Sa mort
Selon Ghunjār et d’autres, Abū ʿĪsā mourut à Termez le 13 rajab 279 H, vers soixante-dix ans. Son tombeau se trouve à Sherobod, près de Termez, et il est visité jusqu’à aujourd’hui.
Source principale : adh-Dhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ, éd. ar-Risāla, t. 13, p. 270-277, avec les notes de l’éditeur.
Photo : pages d’un manuscrit du Kitāb ash-Shamāʾil.