Ibn Ḥazm
Le grand esprit de Cordoue
Abū Muḥammad ʿAlī ibn Aḥmad ibn Saʿīd ibn Ḥazm est né à Cordoue en 384 H (994) et mort en 456 H (1064) à Manta Lisham, près de Niebla, dans l’actuelle Andalousie. Fils d’un vizir du califat omeyyade, il grandit dans le palais et reçut une éducation raffinée, notamment auprès des femmes du palais qui lui apprirent le Coran, la poésie et l’écriture.
Un temps de troubles
La chute du califat de Cordoue et la guerre civile (fitna) bouleversèrent sa vie : exils, emprisonnements, confiscation des biens familiaux. Il fut plusieurs fois vizir de prétendants omeyyades avant de se consacrer entièrement à la science.
Le juriste ẓāhirite
D’abord shāfiʿite, Ibn Ḥazm adopta l’école ẓāhirite, qui s’en tient au sens apparent du Coran et de la Sunna et rejette le raisonnement par analogie (qiyās). Il en devint le plus grand représentant. Son œuvre juridique majeure, al-Muḥallā, discute avec précision les avis des compagnons et des juristes. Al-Iḥkām fī uṣūl al-aḥkām expose sa méthode.
L’historien des religions
Al-Fiṣal fī al-milal wa-l-ahwāʾ wa-n-niḥal est l’un des premiers ouvrages d’histoire comparée des religions et des doctrines, où il examine le judaïsme, le christianisme et les différentes écoles musulmanes.
Le Collier de la colombe
Ṭawq al-ḥamāma, écrit dans sa jeunesse, est un traité délicat sur l’amour et ses différentes formes, nourri de souvenirs personnels. Il est aujourd’hui traduit dans de nombreuses langues, dont le français.
Son franc-parler lui valut de nombreux adversaires ; certains de ses livres furent même brûlés à Séville de son vivant.
Ce que rapporte le Siyar
L’imam adh-Dhahabī consacre à Ibn Ḥazm une longue notice dans Siyar aʿlām an-nubalāʾ (t. 18, n° 99). Il le présente comme « l’imam sans égal, l’océan aux multiples disciplines et connaissances, le juriste, le ḥāfiẓ, le théologien, l’homme de lettres, le vizir, le ẓāhirite, l’auteur des ouvrages ». Sa famille, d’origine persane, était cliente des Omeyyades ; son ancêtre Khalaf ibn Maʿdān était entré en al-Andalus avec ʿAbd ar-Raḥmān ad-Dākhil.
Comment il vint au fiqh
Ibn Ḥazm raconta lui-même à Abū Muḥammad, le père d’Abū Bakr ibn al-ʿArabī, l’origine de sa vocation. À vingt-six ans, il entra dans une mosquée après un enterrement et s’assit. Un homme lui dit : « Lève-toi et prie la prière de salutation de la mosquée. » Il se leva et pria. Au retour, après la prière funéraire, il voulut prier de nouveau ; on lui dit : « Assieds-toi, ce n’est pas un moment de prière », car c’était après la prière de l’ʿaṣr. Peiné de son ignorance, il se fit conduire chez le juriste Abū ʿAbd Allāh ibn Daḥḥūn, qui lui fit étudier le Muwaṭṭaʾ de Mālik. Il étudia ainsi environ trois ans, puis commença à débattre.
Ses maîtres
Il entendit le hadith à partir de l’an 400 H, notamment de Yaḥyā ibn Masʿūd, élève de Qāsim ibn Aṣbagh, d’Abū ʿUmar aṭ-Ṭalamankī et d’autres. Il transmit aussi d’Ibn ʿAbd al-Barr. Parmi ses élèves figurent son fils Abū Rāfiʿ et le ḥāfiẓ al-Ḥumaydī.
Ce que les savants ont dit de lui
- Al-Ḥumaydī : « Il était un ḥāfiẓ du hadith et de son fiqh, qui tirait les règles du Coran et de la Sunna, maître de nombreuses sciences, mettant en pratique son savoir. Nous n’avons pas vu son pareil dans l’intelligence, la rapidité de mémoire, la noblesse d’âme et la piété. Je n’ai vu personne improviser des vers plus vite que lui. »
- Ṣāʿid al-Andalusī : « Il était celui qui réunissait le plus, parmi tous les gens d’al-Andalus, les sciences de l’islam. » Son fils Abū Rāfiʿ disait avoir conservé de la main de son père près de quatre cents volumes, soit près de quatre-vingt mille feuillets.
- Abū Ḥāmid al-Ghazālī, lisant son livre sur les noms de Dieu : « Il montre l’étendue de sa mémoire et la fluidité de son esprit. »
- Le grand juriste shāfiʿite ʿIzz ad-Dīn ibn ʿAbd as-Salām : « Je n’ai vu, dans les livres de l’islam, rien de comparable à al-Muḥallā d’Ibn Ḥazm et à al-Mughnī du shaykh Muwaffaq ad-Dīn. »
Adh-Dhahabī approuve et ajoute deux autres livres. Ensemble, ils réunissent les avis des quatre écoles et des autres imams :
- as-Sunan al-kubrā d’al-Bayhaqī (shāfiʿite) ;
- at-Tamhīd d’Ibn ʿAbd al-Barr (mālikite). « Celui qui maîtrise ces recueils et qui est un muftī intelligent qui les lit assidûment, celui-là est vraiment savant. »
Le jugement équilibré d’adh-Dhahabī
Adh-Dhahabī reconnaît en lui « un maître dans les sciences de l’islam, d’une érudition immense, sans égal ». Il lui reproche une certaine dureté et un littéralisme excessif dans les questions de détail, ainsi que l’influence de la logique grecque. Il regrette aussi qu’il ne se soit pas montré poli avec les imams dans ses critiques, si bien que beaucoup se détournèrent de ses livres.
Il conclut pourtant :
- « Il avait de la religion et du bien, de belles intentions et des ouvrages utiles. Il renonça au pouvoir et resta chez lui, penché sur la science. Nous ne l’exagérons pas, et nous ne le rejetons pas. De chacun on prend et on laisse, sauf du Messager de Dieu ﷺ. »
- « J’ai de l’inclination pour Abū Muḥammad, à cause de son amour du hadith authentique et de sa connaissance de celui-ci. Je ne suis pas d’accord avec lui sur bien des points, mais je ne le déclare ni mécréant ni égaré. J’espère pour lui le pardon, et je m’incline devant son intelligence et l’étendue de sa science. »
Adh-Dhahabī juge aussi que le Qāḍī Abū Bakr ibn al-ʿArabī, qui l’avait très durement attaqué, « ne l’a pas traité avec équité », et qu’il n’atteignait pas son rang.
L’épreuve
Sa franchise envers les savants lui valut des ennemis. Des juristes de son temps poussèrent les princes à l’éloigner. Il fut chassé de sa ville et se retira dans un village de la région de Niebla (Labla), où il continua d’enseigner aux étudiants qui venaient à lui. À Séville, le prince al-Muʿtaḍid ibn ʿAbbād fit brûler certains de ses livres. Ibn Ḥazm répondit par ces vers :
فَإِنْ تَحْرِقُوا القِرْطَاسَ لَا تَحْرِقُوا الَّذِي … تَضَمَّنَهُ القِرْطَاسُ بَلْ هُوَ فِي صَدْرِي يَسِيرُ مَعِي حَيْثُ اسْتَقَلَّتْ رَكَائِبِي … وَيَنْزِلُ إِنْ أَنْزِلْ وَيُدْفَنُ فِي قَبْرِي
« Si vous brûlez le papier, vous ne brûlerez pas ce qu’il contient : c’est dans ma poitrine. Il voyage avec moi où que mes montures m’emportent ; il s’arrête quand je m’arrête, et il sera enterré dans ma tombe. »
Un poète de la fugacité du monde
هَلِ الدَّهْرُ إِلَّا مَا عَرَفْنَا وَأَدْرَكْنَا … فَجَائِعُهُ تَبْقَى وَلَذَّاتُهُ تَفْنَى
« Le temps n’est-il pas ce que nous avons connu et éprouvé ? Ses malheurs demeurent, et ses plaisirs passent. »
Sa mort
Selon Ibn Diḥya, il vécut soixante-douze ans moins un mois. Il mourut en shaʿbān 456 H (1064), dans son village près de Niebla.
Source : adh-Dhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ, éd. ar-Risāla, t. 18, n° 99, qui cite notamment al-Ḥumaydī (Jadhwat al-muqtabis), Ṣāʿid al-Andalusī et Ibn Ḥayyān.
Photo : statue d’Ibn Ḥazm à Cordoue.