Saʿīd ibn al-Musayyib
Le « juriste des juristes » de Médine et le maître des tābiʿūn
Abū Muḥammad Saʿīd ibn al-Musayyib ibn Ḥazn al-Qurashī al-Makhzūmī est né à Médine deux ans après le début du califat de ʿUmar, soit vers 15 H (636). D’autres disent quatre ans après. Il est mort à Médine en 94 H (713). Dans Siyar aʿlām an-nubalāʾ (t. 4, n° 88), l’imam adh-Dhahabī le présente comme « l’imam, la sommité, le savant des gens de Médine et le maître des tābiʿūn de son époque ».
Une famille au caractère trempé
Son grand-père Ḥazn vint voir le Prophète ﷺ, qui lui demanda son nom. « Ḥazn » (« terrain rude »), répondit-il. Le Prophète ﷺ lui dit : « Tu es plutôt Sahl (“terrain facile”). » Ḥazn refusa : « Je ne changerai pas un nom que mon père m’a donné. » Saʿīd commentait : « Depuis, cette rudesse n’a jamais quitté notre famille. » Le récit est rapporté par al-Bukhārī. La suite de la vie de Saʿīd montre combien cette fermeté était dans son tempérament.
Formation auprès des compagnons
Saʿīd a vu ʿUmar et l’a entendu prêcher sur la chaire. Il a appris auprès de ʿUthmān, ʿAlī, Zayd ibn Thābit, Saʿd ibn Abī Waqqāṣ, Abū Mūsā, Ibn ʿAbbās, Ibn ʿUmar, ʿĀʾisha et Umm Salama. Az-Zuhrī disait qu’il avait pris l’essentiel de sa science de Zayd ibn Thābit. Il épousa la fille d’Abū Hurayra, et la plupart de ses hadiths transmis avec une chaîne complète viennent de ce dernier. C’est pourquoi on le considérait comme le meilleur connaisseur des hadiths d’Abū Hurayra.
Il disait : « Il m’arrivait de marcher des jours et des nuits pour un seul hadith. » Il disait aussi : « Personne ne connaît mieux que moi les jugements rendus par le Messager de Dieu ﷺ, par Abū Bakr et par ʿUmar. »
Le premier savant de Médine
- Ibn ʿUmar disait de lui : « Il est, par Dieu, l’un de ceux qui rendent des fatwas. »
- Qadāma ibn Mūsā rapporte qu’il donnait des fatwas alors que des compagnons étaient encore en vie.
- Qatāda, Makḥūl et az-Zuhrī disaient : « Je n’ai jamais vu plus savant que Saʿīd ibn al-Musayyib. »
- ʿAlī ibn al-Madīnī : « Je ne connais parmi les tābiʿūn personne de plus vaste science. Il est pour moi le plus éminent des tābiʿūn. »
- ʿAlī ibn al-Ḥusayn (Zayn al-ʿĀbidīn) : « Il est celui qui connaît le mieux les traditions des anciens, et le plus fin juriste dans son raisonnement. »
- On l’appelait « faqīh al-fuqahāʾ » (le juriste des juristes), et Makḥūl l’appelait « ʿālim al-ʿulamāʾ » (le savant des savants).
- Quand ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz était gouverneur de Médine, il ne rendait aucun jugement sans l’avoir consulté.
Saʿīd est le premier des « sept juristes de Médine » (al-fuqahāʾ as-sabʿa). Leur fiqh a nourri toutes les écoles. L’imam Mālik s’appuie largement sur ses avis dans le Muwaṭṭaʾ. Dans les quatre écoles, ses hadiths mursal (transmis sans nommer le compagnon) ont un statut à part. L’imam Aḥmad disait : « Les mursal de Saʿīd ibn al-Musayyib sont authentiques. » Ash-Shāfiʿī, qui refuse en principe les mursal, faisait une exception pour ceux de Saʿīd, car on les a vérifiés et trouvés tous rapportés ailleurs avec une chaîne complète. Les ḥanafites, qui acceptent les mursal des grands tābiʿūn, le comptent parmi les plus sûrs.
Il était aussi réputé pour l’interprétation des rêves, qu’il avait apprise d’Asmāʾ bint Abī Bakr, qui la tenait de son père. Par scrupule, il refusait en revanche de commenter le Coran : « Je ne dis rien sur le Coran. » Adh-Dhahabī en conclut : « C’est pourquoi on rapporte si peu de lui en exégèse. »
Adoration et constance
- « Depuis quarante ans, je n’ai manqué aucune prière en groupe. »
- « Depuis trente ans, le muezzin n’a jamais appelé à la prière sans que je sois déjà dans la mosquée. »
- Il jeûnait presque continuellement et aurait accompli une quarantaine de pèlerinages.
- Quand on lui conseilla d’aller soigner ses yeux en regardant la verdure d’al-ʿAqīq, il répondit : « Et que ferai-je de la prière de la nuit et de celle de l’aube en groupe ? »
- À son serviteur Burd qui admirait des gens restant debout de la prière du ẓuhr à celle de l’ʿaṣr, il dit : « Malheur à toi ! Ce n’est pas cela l’adoration. L’adoration, c’est méditer sur l’ordre de Dieu et s’abstenir de ce qu’Il a interdit. »
« إنما العبادة التفكّر في أمر الله، والكفّ عن محارم الله »
Un homme libre devant le pouvoir
Saʿīd refusait les pensions du pouvoir : plus de trente mille dirhams lui revenaient au Trésor public, et il ne les prit jamais. Quand le calife ʿAbd al-Malik ibn Marwān, de passage à Médine, l’envoya chercher, il répondit : « Le Commandeur des croyants n’a pas besoin de moi, et je n’ai pas besoin de lui. » ʿAbd al-Malik finit par dire : « Que Dieu fasse miséricorde à Abū Muḥammad : il ne connaît que la fermeté. »
Lors des massacres de la Ḥarra (63 H), quand Médine fut livrée aux troupes et la mosquée du Prophète ﷺ désertée, il ne quitta pas la mosquée. Les soldats le prirent pour un fou et l’épargnèrent.
Sa fermeté lui valut des épreuves. Il refusa de prêter allégeance à Ibn az-Zubayr avant que la communauté ne soit unie, et le gouverneur le fit fouetter de soixante coups. Plus tard, il refusa de prêter allégeance à la fois aux deux fils d’ʿAbd al-Malik, al-Walīd et Sulaymān : « Je ne prêterai pas allégeance à deux hommes à la fois, tant que se succéderont la nuit et le jour. » Le gouverneur Hishām ibn Ismāʿīl le fit fouetter, l’exhiba vêtu d’un pagne de crin, puis l’emprisonna. Il interdit même aux gens de s’asseoir avec lui. ʿAbd al-Malik reprocha ce traitement à son gouverneur. Malgré cela, Saʿīd demandait seulement : « Ô Dieu, rends Ta religion puissante, fais triompher Tes alliés, et humilie Tes ennemis, en préservant la communauté de Muḥammad. »
Le mariage de sa fille
Saʿīd refusa de donner sa fille à al-Walīd, fils du calife. Il la maria à l’un de ses élèves, Kathīr ibn Abī Wadāʿa, un homme pauvre qui venait de perdre son épouse, pour une dot de deux ou trois dirhams. Le soir même, il conduisit lui-même sa fille chez son gendre pour qu’il ne passe pas la nuit seul. Le gendre la décrivit ainsi : « Elle était parmi les plus belles des femmes, celle qui connaissait le mieux le Livre de Dieu, la plus savante dans la Sunna du Prophète ﷺ et la mieux instruite des droits de l’époux. » Adh-Dhahabī précise que ce récit n’est rapporté que par une seule voie, faible. Le fait qu’il ait marié sa fille pour deux dirhams est en revanche rapporté par d’autres chaînes.
Quelques paroles
- « مَنِ اسْتَغْنَى بِاللهِ افْتَقَرَ النَّاسُ إِلَيْهِ » : « Celui qui se suffit de Dieu, ce sont les gens qui ont besoin de lui. »
- « Il n’y a pas de bien en celui qui ne veut pas amasser de l’argent licite, pour en donner ce qui est dû et ne pas avoir à tendre la main aux gens. »
- « Ne dites pas “petit muṣḥaf” ou “petite mosquée” : ce qui est à Dieu est grand, beau et noble. »
- « Ne remplissez pas vos yeux des auxiliaires des injustes, sauf avec la réprobation de vos cœurs, pour que vos œuvres ne soient pas réduites à néant. »
- En passant devant une école coranique, il disait des enfants : « Voilà les gens d’après nous. »
Il aimait entendre la poésie mais n’en récitait pas lui-même, selon ʿĀṣim ibn al-ʿAbbās.
Sa mort
Durant sa dernière maladie, il priait allongé, par signes, et récitait la sourate ash-Shams. Quand on tourna son lit vers la qibla pendant qu’il était évanoui, il dit en reprenant conscience : « Si je ne suis pas sur la qibla et sur la religion, tourner mon lit ne me servira à rien. » Il demanda qu’on n’annonce pas sa mort, qu’on ne suive pas son cortège avec des chants ou de l’encens, et qu’on se hâte de l’enterrer : « Quatre hommes pour me porter vers mon Seigneur me suffisent. »
Il mourut à Médine en 94 H, à environ quatre-vingts ans. On appela cette année-là « l’année des juristes », tant de savants y moururent. D’autres dates ont été avancées (93 ou 95 H). Adh-Dhahabī juge erronée celle de 105 H.
Source principale : adh-Dhahabī, Siyar aʿlām an-nubalāʾ, éd. ar-Risāla, t. 4, p. 217-246, qui s’appuie surtout sur les Ṭabaqāt d’Ibn Saʿd et la Ḥilya d’Abū Nuʿaym.