On réduit souvent la mosquée à un lieu de prière. Les textes montrent pourtant qu’à l’époque du Prophète ﷺ, la mosquée de Médine accueillait aussi l’enseignement, les pauvres, les blessés, les délégations et certains jugements. Cet article présente ce que disent le Coran et les hadiths authentiques, ce que la mosquée est devenue dans l’histoire, puis ce qu’il faut lire avec prudence.
1. Ce que dit le Coran
« Les mosquées appartiennent à Allah : n’invoquez donc personne avec Allah. » (al-Jinn, 72 : 18)
« Seul entretient les mosquées d’Allah celui qui croit en Allah et au Jour dernier, accomplit la prière, acquitte la zakāt et ne craint qu’Allah. » (at-Tawba, 9 : 18)
Le premier verset rappelle la fonction première de la mosquée : l’adoration d’Allah seul. Le second lie le soin des mosquées à la foi et aux actes.
2. La valeur de la mosquée dans la Sunna
• « Les endroits les plus aimés d’Allah sont les mosquées, et les plus détestés d’Allah sont les marchés. » (Muslim, n° 671, d’après Abū Hurayra)
• « Celui qui construit une mosquée en recherchant par elle la Face d’Allah, Allah lui construit son équivalent au Paradis. » (al-Bukhārī, n° 450 ; Muslim, n° 533, d’après ʿUthmān)
• Parmi les sept qu’Allah abritera sous Son ombre le jour où il n’y aura d’autre ombre que la Sienne : « un homme dont le cœur est attaché aux mosquées ». (al-Bukhārī, n° 660 ; Muslim, n° 1031, d’après Abū Hurayra)
3. À Médine, une mosquée aux multiples fonctions
Les recueils authentiques rapportent plusieurs scènes qui montrent la mosquée du Prophète ﷺ au cœur de la vie de la communauté.
Un lieu d’enseignement. Le Prophète ﷺ était assis dans la mosquée avec les gens lorsque trois hommes arrivèrent : l’un trouva une place dans le cercle (ḥalqa) et s’y assit, le deuxième s’assit derrière, le troisième repartit (al-Bukhārī, n° 66, d’après Abū Wāqid al-Laythī). Le Prophète ﷺ a aussi dit : « Aucun groupe ne se réunit dans une maison parmi les maisons d’Allah pour réciter le Livre d’Allah et l’étudier ensemble, sans que la sérénité descende sur eux, que la miséricorde les couvre, que les anges les entourent et qu’Allah les mentionne auprès de ceux qui sont auprès de Lui. » (Muslim, n° 2699, d’après Abū Hurayra)
Un refuge pour les pauvres. Les gens de la Ṣuffa vivaient à la mosquée. Abū Hurayra les décrit comme « les hôtes de l’islam », qui n’avaient ni famille ni biens ; lorsqu’une aumône arrivait au Prophète ﷺ, il la leur envoyait (al-Bukhārī, n° 6452).
Un lieu de soins. Saʿd ibn Muʿādh fut blessé lors de la bataille du Fossé ; le Prophète ﷺ fit dresser pour lui une tente dans la mosquée, afin de lui rendre visite de près (al-Bukhārī, n° 463, d’après ʿĀʾisha).
Un lieu de justice. Sahl ibn Saʿd rapporte qu’un couple accomplit devant le Prophète ﷺ la procédure du liʿān (le serment d’anathème entre époux) dans la mosquée, et qu’il en fut témoin (al-Bukhārī, n° 423). Al-Bukhārī a intitulé ce chapitre « Le jugement et le liʿān dans la mosquée ».
Un lieu où l’on découvrait l’islam. Thumāma ibn Uthāl, un homme des Banū Ḥanīfa capturé par une troupe envoyée vers le Najd, fut attaché à l’un des piliers de la mosquée. Le Prophète ﷺ ordonna de le libérer ; Thumāma alla se laver près de là, revint dans la mosquée et prononça l’attestation de foi (al-Bukhārī, n° 462, d’après Abū Hurayra).
Un lieu de vie, ouvert à tous. Des Abyssins jouaient avec leurs lances dans la mosquée, et le Prophète ﷺ couvrait ʿĀʾisha de son manteau pendant qu’elle les regardait (al-Bukhārī, n° 454-455 ; Muslim, n° 892). Une femme noire (ou un homme, selon le doute du rapporteur) qui balayait la mosquée mourut. Le Prophète ﷺ demanda de ses nouvelles, regretta qu’on ne l’ait pas prévenu, se fit indiquer sa tombe et pria sur elle (al-Bukhārī, n° 458 ; Muslim, n° 956). Celui qui servait la mosquée, si humble soit-il, comptait aux yeux du Prophète ﷺ.
4. Les limites : ce pour quoi la mosquée n’est pas faite
Cette ouverture a des limites. Le Prophète ﷺ a dit : « Celui qui entend un homme réclamer à voix haute un objet perdu dans la mosquée, qu’il dise : “Qu’Allah ne te le rende pas !”, car les mosquées n’ont pas été construites pour cela. » (Muslim, n° 568, d’après Abū Hurayra). Les savants en ont tiré des règles de conduite : respecter le calme du lieu, ne pas en faire un marché, ne pas y élever la voix pour des affaires du monde.
5. De la mosquée aux grands centres de savoir
Dans l’histoire, plusieurs grandes mosquées sont devenues des lieux d’enseignement de très haut niveau, où l’on étudiait le Coran, le hadith, le fiqh, la langue arabe et d’autres sciences : al-Qarawiyyīn à Fès, fondée au IXᵉ siècle (voir l’article consacré à Fāṭima al-Fihriyya), la Zaytūna à Tunis, où étudia notamment al-Akhḍarī, al-Azhar au Caire, ou encore la mosquée de Sankoré à Tombouctou. En Afrique de l’Ouest, la mosquée reste souvent associée à l’école coranique (daara) et aux cercles d’étude.
6. Ce qui est moins sûr
• Le nom de l’infirmière. On lit souvent que Saʿd ibn Muʿādh fut soigné dans la tente de Rufayda, une femme de la tribu d’Aslam qui soignait les blessés. Ce détail vient de la Sīra d’Ibn Hishām (reprenant Ibn Isḥāq), qui ne donne pas ici de chaîne de transmission. Le récit d’al-Bukhārī (n° 463) mentionne seulement une tente dressée pour Saʿd et, à côté, une tente des Banū Ghifār, sans nommer de soignante.
• Les mots modernes. Dire que la mosquée de Médine était « un tribunal », « un hôpital » ou « un parlement » est une manière de parler. Les textes rapportent des scènes précises (un jugement, une tente pour un blessé, l’accueil d’un prisonnier), pas des institutions organisées au sens moderne.
• Les hadiths sans source. De nombreuses paroles sur les mosquées circulent sans référence. Avant de les transmettre, il faut vérifier leur source et leur degré d’authenticité.
7. Ce qu’il faut retenir
La mosquée est d’abord un lieu d’adoration d’Allah seul. Autour de la prière, la mosquée du Prophète ﷺ a aussi été un lieu d’enseignement, de solidarité, de soin et de règlement des affaires de la communauté, dans le respect de règles de conduite. C’est cet équilibre que les grandes mosquées-écoles ont prolongé au fil des siècles.
Références
Le Coran ; al-Bukhārī, aṣ-Ṣaḥīḥ (éd. Sulṭāniyya) ; Muslim, aṣ-Ṣaḥīḥ (éd. ʿAbd al-Bāqī) ; Ibn Hishām, as-Sīra an-nabawiyya (éd. as-Saqqā et al.), chapitre de l’expédition contre les Banū Qurayẓa.
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