Un père savant écrit à son fils un long poème pour l’appeler à la science. Puis il imagine la réponse de son fils, qui lui reproche de ne pas appliquer ses propres conseils, et il l’accepte : « Tu as dit vrai. » C’est la Tāʾiyya d’Abū Isḥāq al-Ilbīrī, l’un des plus beaux poèmes de la tradition musulmane sur la science et son mérite.

1. Le poème et son auteur

Abū Isḥāq Ibrāhīm ibn Masʿūd at-Tujībī al-Ilbīrī est un poète et juriste andalou du Vᵉ siècle de l’Hégire. Il vécut à Grenade, puis fut exilé à Elvira (Ilbīra), d’où son surnom, et mourut vers 460 de l’Hégire (1068). Son poème est appelé Tāʾiyya parce que tous ses vers se terminent par la lettre tāʾ. Il compte 112 vers, dans le mètre wāfir, et s’adresse à son fils, qu’il appelle par sa kunya, Abū Bakr.

2. Un trésor qui grandit quand on le donne

Le poète décrit la science comme un trésor d’un genre particulier :

وَكَنْزٌ لَا تَخَافُ عَلَيْهِ لِصًّا ... خَفِيفُ الحَمْلِ يُوجَدُ حَيْثُ كُنْتَا

يَزِيدُ بِكَثْرَةِ الإِنْفَاقِ مِنْهُ ... وَيَنْقُصُ إِنْ بِهِ كَفًّا شَدَدْتَا

« C’est un trésor pour lequel tu ne crains aucun voleur, léger à porter, présent partout où tu es. Il augmente quand on en dépense beaucoup, et il diminue si tu serres la main dessus. » (v. 12-13)

Ces vers rejoignent une parole célèbre attribuée à ʿAlī ibn Abī Ṭālib, rapportée par Ibn ʿAbd al-Barr : « La science vaut mieux que l’argent : l’argent, c’est toi qui le gardes, et la science te garde. » Et le Prophète ﷺ a dit : « Quand l’homme meurt, ses œuvres s’interrompent, sauf trois : une aumône continue, une science dont on tire profit, ou un enfant vertueux qui invoque pour lui » (Muslim, n° 1631).

3. « Tu as su ; as-tu agi ? »

C’est le cœur du poème :

فَلَا تَأْمَنْ سُؤَالَ اللهِ عَنْهُ ... بِتَوْبِيخٍ عَلِمْتَ فَهَلْ عَمِلْتَا

فَرَأْسُ العِلْمِ تَقْوَى اللهِ حَقًّا ... وَلَيْسَ بِأَنْ يُقَالَ لَقَدْ رَأَسْتَا

« Ne te crois pas à l’abri de la question qu’Allah te posera, en reproche : “Tu as su ; as-tu donc agi ?” Car le sommet de la science, en vérité, c’est la crainte pieuse d’Allah, et non qu’on dise de toi : “Le voilà devenu un chef.” » (v. 20-21)

Le Coran dit : « Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent [vraiment] Allah » (Fāṭir, 35 : 28). Et le Prophète ﷺ a averti que chacun sera interrogé, au Jour de la Résurrection, « sur sa science, ce qu’il en a fait » (at-Tirmidhī, n° 2417, qui le juge ḥasan ṣaḥīḥ).

4. Ce bas monde : une traversée

« Tu n’as pas été créé pour le bâtir, mais pour le traverser » (v. 51). Le jeu de mots arabe (taʿmurahā / taʿburahā) rappelle le conseil du Prophète ﷺ à Ibn ʿUmar : « Sois en ce monde comme un étranger ou un passant » (al-Bukhārī, n° 6416). Il ne s’agit pas de mépriser la vie, mais de ne pas s’y installer comme si l’on n’en partait jamais.

5. La leçon la plus forte : l’humilité du maître

Au vers 62, le poème change de voix. Le fils répond : « Ô conseiller, c’est toi qui as le plus besoin de ton propre conseil ! » Tu me parles de la mort, mais tu as vieilli sans y penser ; tu as fréquenté de grands maîtres sans suivre leur exemple. Et le père ne se défend pas : il reconnaît ses fautes, puis conclut : « Ne prends pas exemple sur mes manquements ; prends mon conseil » (v. 111).

Celui qui enseigne est le premier concerné par ce qu’il enseigne : « Ordonnerez-vous aux gens la bonté en vous oubliant vous-mêmes ? » (al-Baqara, 2 : 44). Mais un conseil juste reste juste, même quand celui qui le donne n’est pas parfait.

6. Le document à télécharger

Notre document contient le texte arabe vocalisé, établi à partir de deux éditions du texte, une traduction française vers par vers, et une explication en douze thèmes appuyée sur le Coran, les hadiths et les paroles des pieux prédécesseurs.

→ La Tāʾiyya d’al-Ilbīrī, traduction et explication (PDF gratuit) : taha-academy.com/bibliotheque/223

Dans la même collection, un autre poème de sagesse : la Lāmiyya d’Ibn al-Wardī.

→ taha-academy.com/bibliotheque/316